LEA mon Amour
Le téléphone a sonné vers 3 heures du matin, ce dimanche 23 août. Manuéla dormait chez une
amie. Je me lève et constate qu’un numéro de téléphone que je ne connais pas s’affiche. Je n’ai pas le temps de prendre la ligne, il s’agit peut être d’une erreur, c’est déjà
arrivé.
Soudain le portable de mon mari retentit c’est donc bien pour nous. Je lui demande de se lever afin de répondre pensant qu’il s’agissait peut être de mauvaises nouvelles concernant son père très
malade.
Là encore pas assez réactif, nous n’avons pas le temps de répondre. Le téléphone fixe sonne à nouveau. Mon mari répond. Un silence de quelques secondes suivi d’un hurlement, il jette l’appareil
au sol et se met à crier comme une bête blessée.
Je comprends alors qu’il ne s’agit pas de mon beau-père, car nous nous étions déjà préparés, mais je comprends qu’il s’agit tout de même de quelqu’un de très proche.
Il crie toujours, il hurle et je ne comprends toujours pas, je le secoue, lui demande de qui il s’agit, je
pense alors à Agnès, sa sœur dont il est très proche.
Il crie le prénom de ma fille mais je ne comprends pas.
Je le supplie de me dire de qui il s’agit : Léa ! Léa est morte !
Non ! Ce n’est pas vrai ce n’est pas possible !
A nouveau la sonnerie du téléphone retentit, le combiné du rez-de-chaussée était détruit sur le sol, je monte vite à l’étage pour décrocher. J’interroge :
- Que se passe-t-il ?
Une voix m’annonce le décès de ma fille Léa.
- Ce n’est pas vrai, dites-moi que ce n’est pas vrai, pas mon bébé…
- Je suis désolé Madame
Je répète inlassablement :
- Ce n’est pas vrai, dites-moi que ce n’est pas vrai !
Cédric Javault tel qu’il s’est présenté, Directeur de Cousins d’Amérique, me dit que jamais il ne m’aurait
appelé si cela n’avait pas été une certitude.
Il dit qu’il est désolé, qu’il a lui-même une fille de 10 mois et que pour l’instant il n’a pas d’autres renseignements car il est en vacances à Clermont Ferrand , il me laisse ses coordonnées,
je note et je raccroche.
Je retourne vers mon mari, nous ne pouvions rester seuls ainsi. Il avait déjà appelé sa sœur et mon beau-frère. Ils sont arrivés en temps record, en nous tenant au téléphone, en nous suppliant de
ne pas faire de geste désespéré, de penser à Manuéla.
A peine arrivé, Minh mon beau-frère prend les choses en mains. Il nous faut des certitudes, il pourrait y avoir une erreur. Je l’entends téléphoner un peu partout en France, aux Etats Unis, au
Consul, au Coronaire. Il n’y avait pas d’erreur le passeport correspondait. Léa, me disait toujours qu’elle était horrible sur son passeport alors, naïvement je pensais que peut être il pourrait
y avoir une erreur.
Le temps passe et Minh est toujours au téléphone, vers 6 heures mon ami Robert qui s’occupe du Comité d’Entreprise de l’Aéroport Marseille Provence où je travaille m’appelle. Là, encore l’idée
d’une erreur est de moins en moins crédible. Robert arrive rapidement à la maison, il avait été informé un peu avant moi.
Que faire dans ces moments là ? Léa était la seule enfant décédée, cela m’a révolté j’ose l’avouer. Il me dit que deux autres enfants sont grièvement blessés. Alors, je me demande pourquoi,
pourquoi, ma fille ? Que s’est-il passé aux Etats Unis ? De quelle catastrophe s’agit-il ? Un carambolage ? Un attentat ? Que s’est-il passé pour que ma fille ait perdu
la vie ?
L’horreur atteint son comble lorsque Robert nous annonce qu’une autre jeune fille est décédée. J’apprendrais plus tard qu’il s’agit d’Orane, l’amie dont Léa avait parlé à son
père.
Une cellule de crise a été mise en place à l’Aéroport. Mon mari et moi-même, nous nous y sommes rendus accompagnés de notre famille et de nos amis. Nous étions anéantis. Et puis il a fallu
prévenir mon frère. Et comment faire pour mes parents ? Mes beaux-parents ? Et ma fille Manuéla ! Que faut-il faire ? Comment annoncer à une enfant de 11 ans qu’elle ne verra
plus jamais sa sœur, sœur qu’elle avait quotidiennement au téléphone malgré la distance et qui devait lui rapporter de nombreux vêtements " fashion " pour sa rentrée en
6ème.
Oui, comment faire pour annoncer à tous nos proches que notre vie a basculé et qu’ils allaient eux aussi nous rejoindre dans cette horreur qu’est la mort d’une enfant de 17 ans.
La cellule de crise me semble complètement en décalage avec la situation. Je reconnais certains directeurs, je serre la main à des gens que je ne connais pas et on me propose une bonne dizaine de
fois de boire un peu et de me restaurer.
Enfin, un représentant de Cousins d’Amérique se présente. Nous sommes autours d’une table, je vois des parents qui de toute évidence ne partageaient pas le même drame que moi. Ils n’ont compris
que bien plus tard que notre enfant était décédée. J’entends une maman qui se réjouit à côté de moi, les blessures de son enfant ne sont pas mortelles. Je vois bien qu’elle ne sait pas que moi
j’ai tout perdu.
Et puis, je voudrais savoir pourquoi ? Que s’est-il passé ? Le responsable présent de Cousins d’Amérique reste dans le flou, il ne sait pas encore vraiment. Il semblerait que le conducteur
du van se soit endormi au volant mais ce n’est pas sûr, on ne sait pas vraiment.
Pardon ? C’est tout ? Comment ça endormi au volant ? Pourquoi et à qu’elle heure ? Où est donc la catastrophe, l’attentat, les responsables, les tierces personnes qui ont
provoqué cela ?
Il semblerait me répète-t-on que le van soit sorti de la route sans raison !
Sans raison ! Non, il y a toujours une raison ! Comment mon enfant, comment ma fille que j’ai toujours voulu protéger de tout, peut-elle mourir dans cet accident si stupide ? Nous
n’avons pas de réponse, le décalage horaire voyez-vous ! C’est difficile de savoir exactement ce qui s’est passé… on n’en sait pas plus pour l’instant.
En revanche, les démarches ont commencé immédiatement. Pierre REGIS le Directeur de l’Aéroport m’a traduit les documents officiels américains. Il fallait déjà choisir la société de pompes
funèbres, le cimetière, déclarer notre état civil. Signer et re-signer des documents en anglais afin que les formalités soient faites, pour que le corps de mon enfant me
revienne.
On m’a immédiatement proposé de me rendre en Californie afin de me rapprocher de ma fille. J’ai immédiatement refusé, au risque de choquer certaines personnes, je ne voulais pas, je ne pouvais
pas admettre de voir le corps abîmé voire mutilé de ma fille. Je ne voulais pas garder d’elle cette dernière image qui aurait effacé à tout jamais toutes les belles images que j’ai
d’elle.
Si une simple seule lueur d’espoir avait subsisté de la savoir en vie, j’aurais été la première à la rejoindre et aurais sauté dans le premier avion pour les Etats Unis.
Mais là, c’était pour moi impossible. J’ai immédiatement eu l’impression que l’esprit de Léa était déjà revenu vers moi, alors que je ne suis pas croyante.
Mon beau-frère médecin me met immédiatement en contact avec une pédopsychiatre, qui me conseille d’informer Manuéla sur-le-champ afin qu’elle ne se sente pas exclue, et de ne surtout pas la tenir
éloignée de notre chagrin. Nous partons donc pour cette terrible mission, mon mari et moi-même accompagnés d’Agnès ma belle-sœur, alors que Minh, mon beau-frère, et Lionel mon frère partent de
leur côté annoncer l’horrible nouvelle à ma mère.
Manuéla était chez son amie Anaïs dont j’avais prévenu la maman. Le choc fut terrible, la réaction immédiate, les hurlements insoutenables…
Je n’ai jamais voulu connaître la réaction de ma mère à l’annonce de la nouvelle, mon frère lui-même ne peut l’évoquer.
De retour à la maison, Agnès et Minh partent prévenir mes beaux-parents qui dès leur arrivée ont compris car ils venaient de regarder les informations. Le monde s’est effondré pour les
grands-parents qui venaient de perdre leur petite fille.
Il a alors fallu prendre des décisions, bien sûr il n’était pas question que Léa reste seule en Californie. Mon mari devait s’y rendre avec sa sœur. Mais je savais que l’épreuve serait trop dure
pour lui. Finalement ce sont Minh et Agnès qui sont allés la rejoindre.
" Si tu le veux, je serai tes yeux, je serai tes mains, je lui dirai tes mots " me dit Agnès.
Cette phrase restera à jamais gravée dans ma mémoire.
L’émotion est à son comble on ne trouve pas les mots pour remercier un tel courage.
Léa adorait Agnès, elles se ressemblaient tant ! Je lui disais toujours "tu es la fille que tatie Agnès (qui a deux garçons) n’a jamais eu". Je sais que ma fille serait heureuse qu’Agnès me
représente et accomplisse ce voyage, que je n’ai pas la force de faire.
Rassurée de savoir que mon enfant ne serait plus seule, j’ai pu alors m’effondrer. Mon mari à assurer les démarches en France. J’ai attendu durant 11 jours, le retour de mon enfant, 11 jours de
souffrance, de torture, incapable d’accepter l’inacceptable. 11 jours de calvaire, amorphe, assise ou allongée complètement anéantie…n’ayant qu’une seule exigence que le cercueil de mon enfant
soit blanc, blanc comme l’innocence.
Les appels en provenances des Etats-Unis étaient pour moi un véritable supplice.
Je laisse maintenant la plume à Agnès et Minh, qui mieux que personne pourront exprimer ce qu’est de retrouver un être cher, un être aimé et adoré…